Antidépresseurs et fatigue chronique : quand le médicament aggrave l'épuisement
On vous a prescrit un antidépresseur pour la dépression, l'anxiété ou les douleurs chroniques. Pourtant, la fatigue ne s'améliore pas, voire elle s'aggrave. Ce n'est pas forcément dans votre tête. Certaines de ces molécules perturbent directement les centrales énergétiques de vos cellules.
Vous prenez un antidépresseur et ressentez une fatigue persistante inexpliquée, ou si vous vivez avec une fatigue chronique (Covid long, fibromyalgie, syndrome de fatigue chronique) et souhaitez comprendre l'impact de votre traitement sur votre énergie.
Glossaire bilingue
- ISRS (SSRI) : inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine
- Mitochondrie (mitochondrion) : organite cellulaire produisant l'ATP, l'énergie de la cellule
- Complexe I (Complex I, NADH dehydrogenase) : première enzyme de la chaîne respiratoire mitochondriale
- ATP (adenosine triphosphate) : monnaie énergétique universelle de la cellule
- Sigma-1 (sigma-1 receptor) : récepteur intracellulaire impliqué dans la réponse au stress cellulaire
- Dysautonomie (dysautonomia) : dysfonctionnement du système nerveux autonome
- IRSNa (SNRI) : inhibiteur de la recapture de la sérotonine et de la noradrénaline (ex : venlafaxine, duloxétine)
- CYP1A2 : enzyme hépatique métabolisant la mélatonine et la caféine
- PEM (post-exertional malaise) : malaise post-effort
- MAO / IMAO (MAO, monoamine oxidase ; MAOI, MAO inhibitor) : enzyme mitochondriale dégradant les monoamines (sérotonine, dopamine, noradrénaline). Les IMAO (ex : moclobémide) bloquent cette dégradation.
- MT1 / MT2 (melatonin receptors 1 and 2) : récepteurs de la mélatonine, cibles de l'agomélatine, impliqués dans la régulation des rythmes circadiens
- NaSSA (noradrenergic and specific serotonergic antidepressant) : antidépresseur noradrénergique et sérotoninergique spécifique, classe de la mirtazapine
- NDRI (norepinephrine-dopamine reuptake inhibitor) : inhibiteur de la recapture de la noradrénaline et de la dopamine, classe du bupropion
- Complexes I à IV (Complex I–IV) : les quatre enzymes successives de la chaîne respiratoire mitochondriale (C-I : NADH déshydrogénase ; C-II : succinate déshydrogénase ; C-III : cytochrome bc1 ; C-IV : cytochrome c oxydase) qui génèrent le gradient de protons nécessaire à la synthèse d'ATP
1. Quand la fatigue empire sous antidépresseur
🟢 Observation clinique documentéeUne fatigue qui empire sous antidépresseur peut être un effet indésirable du traitement, pas seulement la maladie. La fatigue fait partie des effets fréquemment rapportés sous ISRS, aux côtés de la somnolence et de la prise de poids[13]. Les notices le mentionnent. Les médecins le savent. Pourtant, le mécanisme sous-jacent reste rarement expliqué.
Quand une personne vit déjà avec un Covid long, une fibromyalgie ou un syndrome de fatigue chronique, cette fatigue supplémentaire peut transformer un traitement censé aider en facteur aggravant. Le problème n'est pas que le médicament ne fonctionne pas sur l'humeur. C'est qu'il peut, en parallèle, réduire la capacité du corps à produire de l'énergie.
Pour comprendre pourquoi, il faut regarder ce qui se passe à l'intérieur de vos cellules, dans des structures microscopiques appelées mitochondries.
La fatigue liée à un médicament est difficile à distinguer de la fatigue de la maladie. Un suivi quotidien de votre énergie, corrélé aux dates de changement de traitement, rend cette distinction visible.
Commencer le suivi2. La face cachée des ISRS : ce qu'ils font aux mitochondries
Certaines molécules antidépressives peuvent freiner la production d'ATP en touchant la chaîne respiratoire mitochondriale. Les mitochondries sont les centrales énergétiques de chaque cellule. Elles transforment les nutriments en ATP, la molécule que le corps utilise comme carburant pour toutes ses fonctions : contraction musculaire, transmission nerveuse, régulation du rythme cardiaque, maintien de la température.
Cette production d'énergie passe par une succession de cinq complexes enzymatiques, appelée chaîne respiratoire mitochondriale. Le premier maillon de cette chaîne, le complexe I (NADH déshydrogénase), est celui qui démarre le processus.
Plusieurs études précliniques montrent que la fluoxétine (Prozac) inhibe directement le complexe I de cette chaîne respiratoire[2][3]. En réduisant l'activité de ce premier maillon, elle freine l'ensemble de la production d'ATP en aval.
Ce phénomène n'est pas limité à la fluoxétine. D'autres ISRS, notamment la sertraline (Zoloft) et la paroxétine (Deroxat), montrent également une inhibition du complexe I, à des degrés variables selon les modèles expérimentaux[5]. Une revue publiée en 2020 a confirmé que l'impact mitochondrial des antidépresseurs est un phénomène transversal, documenté pour plusieurs classes de molécules[4].
L'inhibition du complexe I par les ISRS est documentée in vitro (sur mitochondries isolées) et in vivo (modèles animaux). Les concentrations utilisées dans ces études sont parfois supérieures aux concentrations plasmatiques thérapeutiques humaines. Cela ne signifie pas que l'effet est inexistant chez l'humain, mais que son ampleur clinique reste à quantifier par des essais dédiés.
Ce qui est certain : chez une personne dont les mitochondries fonctionnent déjà en sous-régime (Covid long, EM/SFC, fibromyalgie), même une inhibition modérée peut faire basculer un équilibre précaire.
3. Quand l'énergie manque, le système autonome flanche
🟠 Données observationnelles et mécanistiquesQuand l'ATP manque, le système nerveux autonome peut perdre sa capacité d'adaptation. Le système nerveux autonome (SNA) régule tout ce que vous ne contrôlez pas consciemment : la fréquence cardiaque, la tension artérielle, la digestion, la thermorégulation. Ce système consomme énormément d'ATP pour fonctionner.
Quand la production mitochondriale d'énergie diminue, le SNA est l'un des premiers systèmes à décompenser. Le résultat : des pré-syncopes (sensation de « voile noir » au lever), des palpitations, une intolérance au passage debout prolongé, des sueurs inappropriées.
Plusieurs ISRS sont par ailleurs associés à des épisodes de syncope ou de pré-syncope. Une revue systématique a confirmé que les antidépresseurs augmentent le risque de dysfonction autonome cardiovasculaire[8], un problème particulièrement préoccupant chez les personnes présentant déjà une dysautonomie.
La dysautonomie est l'un des mécanismes centraux de ces conditions. Si un médicament réduit encore la production d'ATP qui alimente le SNA, il peut amplifier les symptômes autonomiques existants, créant un cercle vicieux entre fatigue, déconditionnement et aggravation.
4. L'essai REVIVE-TOGETHER : une bonne nouvelle à nuancer
🟢 Essai randomisé contrôlé (n=399)REVIVE-TOGETHER est un signal clinique intéressant pour la fluvoxamine, mais il ne règle pas la question mitochondriale des ISRS. En mars 2026, l'essai a été publié dans Annals of Internal Medicine[1]. C'est le premier essai randomisé de grande taille testant un ISRS contre la fatigue du Covid long. Le résultat est significatif : la fluvoxamine réduit le score de fatigue par rapport au placebo.
Pour une analyse complète de l'essai REVIVE-TOGETHER (conception, résultats, limites méthodologiques, comparatif avec les autres molécules étudiées dans le Covid long), consultez l'article détaillé : Fluvoxamine et fatigue du Covid long : que dit l'essai REVIVE-TOGETHER ?
Les points importants à retenir pour le sujet qui nous occupe :
Le dropout est asymétrique : 13% dans le bras fluvoxamine contre 6% sous placebo. Cela signifie que les personnes les plus sensibles aux effets indésirables ont quitté l'étude, ce qui peut surestimer le bénéfice apparent.
La taille d'effet est modeste : la différence de score de fatigue est statistiquement significative mais cliniquement modeste. C'est un signal, pas une révolution thérapeutique.
Les personnes avec dépression majeure ont été exclues. L'essai ne teste donc pas la fluvoxamine en tant qu'antidépresseur, mais en tant que molécule avec des propriétés anti-inflammatoires et neuroprotectrices spécifiques.
Aucun biomarqueur mitochondrial n'a été mesuré. L'essai ne permet pas de savoir si le bénéfice de la fluvoxamine passe par une préservation de la fonction mitochondriale ou par d'autres voies.
5. La fluvoxamine, un cas à part : l'exception mélatonine
La fluvoxamine ne doit pas être assimilée mécaniquement aux autres ISRS sur le plan mitochondrial. Elle se distingue sur trois axes biologiques qui pourraient expliquer pourquoi elle ne partage pas leur profil de toxicité mitochondriale.
① Agoniste sigma-1
La fluvoxamine est l'ISRS avec la plus forte affinité pour le récepteur sigma-1[6]. Ce récepteur intracellulaire joue un rôle dans la protection contre le stress du réticulum endoplasmique, la modulation de la neuroinflammation et la survie cellulaire. L'activation sigma-1 est considérée comme protectrice pour la fonction mitochondriale, à l'opposé de l'inhibition du complexe I.
② Inhibiteur puissant du CYP1A2
La fluvoxamine est un inhibiteur très puissant du CYP1A2, l'enzyme principale qui dégrade la mélatonine dans le foie. Cette inhibition est la plus forte parmi les ISRS[9]. En bloquant cette enzyme, la fluvoxamine multiplie par 2,8 les concentrations sériques de mélatonine[10].
③ L'effet mélatonine sur les mitochondries
La mélatonine n'est pas seulement une hormone du sommeil. Elle est aussi un puissant protecteur mitochondrial. Une étude publiée dans le Journal of Pineal Research a montré que la mélatonine protège la chaîne respiratoire mitochondriale dans un modèle de stress hépatique[11]. Elle agit comme antioxydant intracellulaire ciblant spécifiquement les mitochondries et contribue à maintenir l'intégrité de la membrane mitochondriale[12].
L'enchaînement « fluvoxamine → inhibition CYP1A2 → élévation mélatonine → protection mitochondriale » est biologiquement plausible et cohérent avec les données disponibles. Chaque maillon est documenté individuellement. Mais la chaîne complète n'a pas été validée par un essai clinique dédié. Il s'agit d'une hypothèse mécanistique solide, pas d'une preuve clinique directe.
L'inhibition du CYP1A2 par la fluvoxamine a une conséquence pratique immédiate : elle ralentit le métabolisme de la caféine (demi-vie multipliée par 6 à 11 selon les études — clearance réduite de ×5 [PMID 8807660, 16236038]) et de la théophylline. Une personne sous fluvoxamine qui boit du café peut ressentir des palpitations et de l'anxiété disproportionnées, parfois interprétées à tort comme un échec du traitement.
L'effet positif sur la mélatonine peut aussi expliquer pourquoi certaines personnes dorment mieux sous fluvoxamine que sous d'autres ISRS. Ce bénéfice est réel mais transitoire pour certains profils : une adaptation des récepteurs mélatoninergiques est possible après plusieurs semaines.
6. Comparatif mitochondrial : 18 antidépresseurs passés au crible
Le profil mitochondrial varie fortement selon les molécules, donc le raisonnement par classe est insuffisant. Le tableau ci-dessous résume le profil mitochondrial de chaque molécule selon les données disponibles. Lorsqu'aucune étude directe sur la chaîne respiratoire n'a été identifiée, la fiche le signale explicitement. Ce comparatif ne remplace pas l'avis de votre médecin, mais peut alimenter une discussion éclairée.
ISRS
Sigma-1 : affinité modérée.
CYP1A2 : inhibition faible.
Mélatonine : effet non documenté.
Sigma-1 : affinité très faible.
CYP1A2 : inhibition négligeable.
Mélatonine : effet non documenté.
Note : inhibiteur puissant CYP2D6.
Complexes I et IV — activité enzymatique : inhibition significative à concentrations élevées[19].
Sigma-1 : affinité faible à modérée.
CYP1A2 : inhibition négligeable.
Note : énantiomère S du citalopram ; profil préclinique plus défavorable que le citalopram racémique.
Sigma-1 : affinité faible.
CYP1A2 : inhibition négligeable.
Note : mélange racémique (R + S). Données comparatives directes rares. L'effet du R-énantiomère reste mal caractérisé sur la chaîne respiratoire.
IRSNa
Sigma-1 : affinité faible.
CYP1A2 : substrat majeur (pas d'inhibition cliniquement significative in vivo ; AUC théophylline +13 % seulement).
Note : inhibiteur modéré CYP2D6. Approuvé pour les douleurs neuropathiques (fibromyalgie, diabète).
Sigma-1 : affinité très faible.
Note : IRSNa équilibré (ratio noradrénaline/sérotonine élevé). Approuvé pour la fibromyalgie dans certains pays[22].
Tricycliques
Atypiques et multimodaux
Classe : NaSSA (antagoniste α2, 5-HT2, 5-HT3, H1).
Note : la somnolence et la prise de poids fréquentes ne sont pas expliquées uniquement par le profil mitochondrial — l'effet antihistaminique H1 est prépondérant cliniquement.
Classe : antidépresseur multimodal.
Note : molécule récente, données émergentes. Le contraste entre profil récepteur novateur et profil mitochondrial défavorable mérite d'être souligné.
Classe : modulateur glutamatergique atypique, agoniste opioïde µ faible.
Note : risque de mésusage documenté aux doses supra-thérapeutiques.
IMAO
MAO-A : inhibition sélective et réversible.
Classe : RIMA.
Note : molécule ancienne, peu de recherche récente sur la chaîne respiratoire. L'absence de données ne signifie ni toxicité ni innocuité.
Mélatoninergiques
Complexe IV : inhibition partielle à hautes concentrations[20].
Classe : agoniste MT1/MT2 et antagoniste 5-HT2C.
Mélatonine : mime l'effet de la mélatonine endogène.
Hépatotoxicité : risque identifié (monitoring hépatique obligatoire en Europe). Le mécanisme n'est pas lié à l'inhibition de la chaîne respiratoire : le CYP1A2 bio-active le noyau naphtalénique de l'agomélatine en époxydes et naphthohydroquinones réactives, qui génèrent un stress oxydatif hépatocellulaire via cyclage redox[23],[24]. Ce signal est dose-dépendant (1,3 % à 25 mg vs 2,5 % à 50 mg[23]) et génétiquement modulé par le polymorphisme CYP1A2[24].
Le profil mitochondrial d'un antidépresseur n'est qu'un paramètre parmi beaucoup d'autres dans le choix thérapeutique (efficacité sur l'humeur, tolérance, interactions, profil du patient). Ce comparatif repose principalement sur des données précliniques. Toute modification de traitement doit être discutée avec votre médecin ou pharmacien.
7. Cartographie visuelle par classe
La cartographie aide à visualiser les signaux précliniques, pas à choisir seul un traitement. Au-delà du tableau détaillé ci-dessus, les deux études comparatives récentes menées sur mitochondries cérébrales isolées[19][20] permettent une vue d'ensemble par classe. Elle synthétise visuellement l'effet de chaque classe sur les complexes I à IV et sur la MAO mitochondriale.
Cette synthèse descriptive agrège des données issues de différents modèles expérimentaux (mitochondries isolées, lignées cellulaires, tissus animaux) et de concentrations variables. Elle n'a pas valeur d'équivalence clinique ni de recommandation de prescription. Un profil préclinique défavorable ne signifie pas qu'un médicament est inefficace, dangereux ou à éviter — il indique un paramètre mécanistique à prendre en compte dans une discussion éclairée avec votre professionnel de santé.
8. Ce que ça change si vous vivez avec une fatigue chronique
🟢 Application pratique des données précédentesCes données servent à préparer une discussion médicale, pas à arrêter un traitement. Si vous vivez avec une fatigue chronique et prenez un antidépresseur, elles signifient qu'il est pertinent d'en parler à votre professionnel de santé en ayant des données concrètes à partager.
① Notez votre fatigue quotidienne sur une échelle de 1 à 10 pendant 7 jours. Incluez l'heure de prise de votre médicament, la qualité du sommeil et tout épisode de malaise post-effort. Un suivi simple rend visible ce qu'une consultation de 15 minutes ne peut pas capter.
② Vérifiez si votre ISRS est dans la colonne « profil défavorable » du tableau ci-dessus. Si c'est le cas, notez-le pour votre prochain rendez-vous. Ce n'est pas une raison de paniquer, mais une information à intégrer dans la discussion thérapeutique.
③ Demandez à votre médecin si un bilan mitochondrial de base (lactates, pyruvates, CK) ou un ajustement de molécule pourrait être pertinent dans votre cas. Cette question est légitime et ne remet pas en cause la compétence de votre praticien. Elle enrichit le dialogue.
👁️ L'œil du Docteur en pharmacie
Tryptophane, sérotonine et NAD+ : une compétition méconnue ?
Le tryptophane est un acide aminé essentiel que l'organisme utilise pour deux voies métaboliques principales : la synthèse de sérotonine (environ 5 % du tryptophane disponible) et la voie des kynurénines, qui aboutit à la production de NAD+ (environ 95 % du flux) [15]. Le NAD+ est un coenzyme indispensable à plus de 500 réactions cellulaires, dont la production d'énergie mitochondriale.
Deux hypothèses mécanistiques, non encore validées chez l'humain, suggèrent que les ISRS pourraient réduire la synthèse de NAD+ :
① Hypothèse IDO : les ISRS exercent un effet anti-inflammatoire qui pourrait diminuer l'activité de l'enzyme IDO (indoléamine 2,3-dioxygénase), enzyme clé d'entrée dans la voie des kynurénines. Moins d'IDO signifierait moins de tryptophane dirigé vers cette voie, donc potentiellement moins de NAD+ produit en aval. Cette hypothèse a été formulée dans un article de la revue Medical Hypotheses [16]. Une étude observationnelle chez 40 femmes dépressives a effectivement montré une baisse d'IDO sous antidépresseur, mais par un mécanisme indépendant de l'IFN-γ, ce qui nuance le schéma proposé [17].
② Hypothèse TPH : les ISRS, au-delà de leur action à court terme sur la recapture de sérotonine, pourraient stimuler l'expression de la tryptophane hydroxylase (TPH), l'enzyme qui convertit le tryptophane en sérotonine. C'est ce qu'a montré une étude préclinique (rat et lignée cellulaire) avec la sertraline et la fluoxétine [18]. Si davantage de tryptophane est converti en sérotonine, il en reste théoriquement moins pour la voie des kynurénines et la production de NAD+. Ce lien en aval (diminution du NAD+) n'a toutefois pas été mesuré dans cette étude.
Par ailleurs, une étude génétique taïwanaise (317 personnes dépressives vs 1 268 contrôles) a identifié des variants dans des gènes liés à l'homéostasie du NAD (ACMSD, BST1, CD38) associés à la dépression [15], suggérant qu'une vulnérabilité NAD pourrait préexister chez certaines personnes.
Ces deux hypothèses reposent sur des données précliniques (rat, in vitro) et observationnelles (petit échantillon). Aucun essai interventionnel n'a mesuré l'impact des ISRS sur les niveaux de NAD+ chez l'humain. Le lien « ISRS → diminution du NAD+ » reste une inférence biochimique, pas un fait établi. L'hypothèse Viljoen précise elle-même que le risque concerne surtout les personnes à apport alimentaire insuffisant.
Ce qui est documenté : Plusieurs ISRS (fluoxétine, sertraline, paroxétine, escitalopram, etc.) inhibent le complexe I de la chaîne respiratoire mitochondriale dans des modèles in vitro et animaux. Les données comparatives multi-classes les plus récentes[19][20] montrent que l'escitalopram, les tricycliques, la mirtazapine, le bupropion et la vortioxétine inhibent plusieurs complexes de la chaîne respiratoire à concentrations élevées, tandis que l'agomélatine présente une épargne relative sur les complexes I à III avec une inhibition limitée du complexe IV. Les antidépresseurs sont associés à un risque accru de dysfonction autonome cardiovasculaire. La fluvoxamine possède un profil pharmacologique distinct (agonisme sigma-1, inhibition CYP1A2, élévation mélatonine) et a montré un bénéfice sur la fatigue du Covid long dans un essai randomisé.
Ce qui reste à confirmer : L'ampleur de l'inhibition mitochondriale chez l'humain aux doses thérapeutiques. Le lien de causalité direct entre inhibition du complexe I et aggravation clinique de la fatigue. La chaîne mécanistique complète « fluvoxamine → mélatonine → protection mitochondriale » chez l'humain. La pertinence d'un choix d'ISRS guidé par le profil mitochondrial en pratique clinique. L'hypothèse selon laquelle les ISRS, en stimulant la synthèse de sérotonine, pourraient réduire le flux de tryptophane vers la production de NAD+ (voir encadré « L'œil du Docteur en pharmacie »).
Ce que cela change concrètement : Ces données justifient une discussion éclairée avec votre professionnel de santé si vous ressentez une aggravation de la fatigue sous antidépresseur. Elles ne justifient en aucun cas un arrêt de traitement sans supervision médicale.
Ce qu'il faut retenir
Le message utile n'est pas d'arrêter les antidépresseurs, mais de surveiller leur impact énergétique chez les personnes vulnérables. Les ISRS et IRSN ne sont pas neutres sur la chaîne respiratoire : certaines molécules (paroxétine, fluoxétine) inhibent les complexes mitochondriaux I et IV à des concentrations thérapeutiques, ce qui peut aggraver l'épuisement chez des personnes déjà déficitaires en énergie cellulaire. Ce n'est pas un effet de classe uniforme — les différences entre molécules sont réelles et documentées.
Ce n'est pas une raison d'arrêter un traitement qui fonctionne. C'est une raison de surveiller la fatigue comme un signal biologique, d'évaluer si le rapport bénéfice/risque reste favorable, et d'explorer avec votre médecin les options moléculaires qui préservent mieux la fonction mitochondriale. Ce que votre pharmacien n'a probablement jamais eu le temps de vous expliquer — mais qui peut changer votre prise en charge.
Questions fréquentes
Certains ISRS, notamment la fluoxétine (Prozac) et la paroxétine (Deroxat), inhibent le complexe I de la chaîne respiratoire mitochondriale en conditions expérimentales. Cela pourrait réduire la production d'ATP et aggraver la fatigue chez les personnes dont les mitochondries fonctionnent déjà en sous-régime. Ces données sont principalement précliniques : aucun essai randomisé n'a mesuré directement cet effet chez l'humain fatigué chronique.
Non. Le potentiel d'inhibition mitochondriale varie fortement selon les molécules. La fluoxétine et la sertraline montrent une inhibition significative du complexe I dans les études in vitro et animales. La fluvoxamine, en revanche, ne montre pas cette toxicité et présente un profil distinct via son activité sur le récepteur sigma-1 et son effet sur la mélatonine.
Non. L'arrêt d'un antidépresseur sans supervision médicale peut provoquer un syndrome de sevrage et une rechute dépressive. Cet article fournit des informations sur les mécanismes biologiques pour alimenter une discussion éclairée avec votre médecin ou pharmacien. Toute modification de traitement doit être accompagnée par un professionnel de santé.
Les données précliniques suggèrent que la fluvoxamine a un profil mitochondrial plus favorable que la fluoxétine ou la sertraline. Elle possède en plus une activité agoniste sigma-1 (protection du stress cellulaire) et augmente la mélatonine sérique via l'inhibition du CYP1A2. L'essai REVIVE-TOGETHER (2026) a montré un bénéfice sur la fatigue du Covid long. Ces éléments sont cohérents mais ne constituent pas une preuve directe de supériorité dans la fatigue chronique en général.
Les tricycliques (amitriptyline, imipramine, clomipramine) sont parmi les plus forts inhibiteurs des complexes I et IV de la chaîne respiratoire dans les études comparatives. La mirtazapine inhibe significativement le complexe I. Le bupropion inhibe les complexes I et II et découple la phosphorylation oxydative dans les modèles cellulaires. À l'opposé, l'agomélatine (agoniste mélatoninergique MT1/MT2) épargne les complexes I à III ; le moclobémide (IMAO-A réversible) ne dispose pas de données expérimentales directes sur la chaîne respiratoire. La vortioxétine apparaît comme un inhibiteur puissant de tous les complexes dans l'étude la plus récente. Ces données restent précliniques et ne dictent pas seules un choix thérapeutique.
Un suivi quotidien rend visible ce qu'un rendez-vous ponctuel ne peut pas objectiver. Suivez votre fatigue, votre énergie et vos symptômes au quotidien. Exportez vos données pour vos rendez-vous médicaux.
Commencer le suivi gratuitSources
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