5-HTP, sérotonine et ISRS : même voie biologique, effets très différents
Le 5-HTP est souvent présenté comme un « booster naturel de sérotonine ». Cette simplification masque un fait pharmacologique essentiel : le 5-HTP est un précurseur actif qui force la synthèse de sérotonine en amont du neurone, tandis qu'un ISRS ou un IRSNa bloque sa recapture en aval de la synapse. Ce ne sont pas deux versions du même geste. Leur association expose à un risque de syndrome sérotoninergique, une urgence médicale. Cet article explique pourquoi ces deux mécanismes sont incompatibles, pas complémentaires.
Cet article s'adresse aux personnes qui prennent ou envisagent de prendre du 5-HTP, et à celles qui souhaitent comprendre la différence avec les antidépresseurs ISRS. Il intéresse aussi les professionnels de santé confrontés à la question des interactions entre compléments et médicaments sérotoninergiques.
Le 5-HTP fabrique de la sérotonine, les ISRS prolongent son action : ce ne sont pas deux versions du même mécanisme.
La théorie du « manque de sérotonine » comme cause de la dépression est une simplification remise en question.
L'inflammation détourne le tryptophane vers la voie kynurénine, réduisant la matière première de la sérotonine.
5-HTP + ISRS crée une plausibilité d'interaction réelle, même si le risque absolu reste mal quantifié.
📘 Glossaire des termes clés
- 5-HTP — 5-hydroxytryptophane, intermédiaire entre le tryptophane et la sérotonine.
- Sérotonine (5-HT) — neuromédiateur et molécule périphérique impliquée dans l'humeur, le sommeil, la motilité intestinale et l'immunité.
- ISRS — inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine, médicaments qui bloquent SERT.
- Tryptophane — acide aminé essentiel, précurseur commun de la sérotonine et de la kynurénine.
- TPH — tryptophane hydroxylase, enzyme limitante qui transforme le tryptophane en 5-HTP.
- AADC — aromatic L-amino acid decarboxylase, enzyme qui transforme le 5-HTP en sérotonine.
- IDO/TDO — enzymes qui orientent le tryptophane vers la voie kynurénine.
- Voie kynurénine — voie métabolique du tryptophane produisant kynurénine, quinolinate et kynurénate.
- SERT — transporteur de recapture de la sérotonine, cible des ISRS.
- 5-HT2A — récepteur sérotoninergique pouvant moduler indirectement certaines transmissions glutamatergiques.
- Mélatonine — hormone du rythme veille-sommeil dérivée de la sérotonine.
- RMSSD/VFC — indicateurs de variabilité de fréquence cardiaque, proxies imparfaits de la balance sympathovagale.
Le scénario courant : « je prends du 5-HTP pour la sérotonine »
🟠 Situation clinique fréquente — risque d'interactionLe scénario est banal : une femme de 45 ans, fibromyalgie et fatigue chronique, prend un ISRS prescrit et ajoute du 5-HTP acheté en ligne. Elle ne cherche pas à « se soigner seule » contre son médecin. Elle essaie de reprendre la main sur un sommeil fragmenté, une anxiété corporelle, une fatigue qui ne récupère jamais vraiment.
Le raisonnement paraît simple : si la sérotonine aide l'humeur et le sommeil, alors un précurseur naturel devrait soutenir la même voie. Le problème est que cette phrase mélange trois niveaux différents : une molécule, une synapse et un organisme entier. Augmenter une matière première ne revient pas à corriger un réseau neurobiologique.
Le 5-HTP n'est pas inerte. Il traverse mieux la barrière hémato-encéphalique que la sérotonine elle-même, alimente la synthèse de 5-HT, peut modifier le sommeil, la digestion, les nausées, l'agitation et la tolérance aux médicaments sérotoninergiques.[7] Le risque n'est pas théorique lorsque l'on ajoute en parallèle un ISRS, un IRSN, un IMAO, du tramadol, un triptan ou du linézolide.
Le 5-HTP dans la biosynthèse de la sérotonine
🟢 Biochimie établie — voie tryptophane-sérotonineLe 5-HTP est l'intermédiaire direct entre le tryptophane et la sérotonine. La voie canonique part du L-tryptophane alimentaire. Une première enzyme, la tryptophane hydroxylase (TPH), le transforme en 5-hydroxytryptophane. Une deuxième enzyme, l'AADC, transforme ensuite le 5-HTP en sérotonine, aussi appelée 5-HT.[3]
L'étape TPH est limitante. En amont, le tryptophane alimentaire partage aussi ses transporteurs avec d'autres acides aminés neutres de grande taille (LNAA), ce qui rend son passage cérébral dépendant du repas, de l'insuline et de la compétition entre substrats. Elle dépend ensuite de cofacteurs comme le fer, la BH4 et l'état redox. Elle existe sous deux formes : TPH1 en périphérie, notamment dans l'intestin, et TPH2 dans les neurones sérotoninergiques centraux. Le 5-HTP contourne cette étape : il apporte directement le substrat situé après le verrou enzymatique.
Ce contournement explique l'intérêt théorique du 5-HTP, mais aussi une partie de ses limites. L'AADC n'est pas une enzyme « sérotonine-spécifique » : elle intervient aussi dans la synthèse de la dopamine à partir de la L-DOPA. Elle dépend notamment de la vitamine B6 sous forme PLP. C'est une raison de plus pour éviter l'idée simpliste d'un bouton qui augmenterait proprement la sérotonine centrale sans effets périphériques.[7]
La sérotonine peut ensuite être convertie en mélatonine, via la N-acétyltransférase et l'HIOMT. C'est l'une des raisons pour lesquelles certaines personnes associent 5-HTP et sommeil. Mais cette voie dépend du rythme circadien, de l'exposition lumineuse, du statut inflammatoire et de la régulation enzymatique : le 5-HTP ne garantit pas une production harmonieuse de mélatonine.
Le 5-HTP se situe après l'étape limitante TPH : il ne « calme » pas directement, il fournit un substrat pour fabriquer de la sérotonine.
① Notez vos ressentis quotidiens : énergie, sommeil, confort digestif, agitation ou hypersensibilité pour objectiver vos réponses aux compléments.
② Documentez traitements et compléments : nom, dose, horaire, début, arrêt, modification, y compris le 5-HTP et les produits achetés sans ordonnance.
③ Partagez votre historique avec votre médecin ou votre pharmacien pour sécuriser les associations et éviter les doubles charges sérotoninergiques.
Découvrir l'appPourquoi le 5-HTP n'est pas un « ISRS naturel »
🟢 Pharmacologie comparative — mécanismes distinctsLe 5-HTP et les ISRS ne font pas la même chose. Le 5-HTP apporte une matière première pour fabriquer de la sérotonine. Les ISRS empêchent la recapture de la sérotonine déjà libérée. Les associer peut donc additionner deux effets au lieu de remplacer l'un par l'autre.
Voir le détail ↓Le 5-HTP et les ISRS touchent la même grande famille biologique, mais pas le même niveau du système. Le 5-HTP agit en amont, comme précurseur de synthèse. Les ISRS agissent en aval, dans la synapse, en bloquant le transporteur SERT qui recapture la sérotonine déjà libérée.
Cette différence change tout. Un précurseur suit une logique de substrat : plus vous fournissez de matière première, plus vous pouvez augmenter le produit, dans la limite des enzymes disponibles. Un ISRS suit une logique de transporteur : il bloque une protéine jusqu'à un plateau d'occupation, avec des demi-vies, des interactions CYP et des profils de récepteurs indirects variables selon les molécules.
Le 5-HTP fournit un substrat de synthèse. L'ISRS bloque la recapture de la sérotonine déjà libérée.
| Critère | 5-HTP | ISRS |
|---|---|---|
| Mécanisme | Précurseur substrate-driven | Bloqueur de recapture SERT |
| Cible | Synthèse en amont | Synapse en aval |
| Spécificité | Faible, AADC aussi impliquée dans dopamine | Variable selon molécule |
| Dose-réponse | Plus linéaire | Plateau par saturation SERT |
| Réversibilité | Rapide, demi-vie courte | Variable, demi-vie 15 h à plusieurs jours |
| Preuve clinique | Faible : Cochrane, 2 essais, 64 patients[1] | Forte pour plusieurs indications, milliers d'essais |
Le vocabulaire « ISRS naturel » est donc pharmacologiquement faux. Il donne une fausse impression de substitution possible. Il masque aussi un point de sécurité : les deux mécanismes peuvent s'additionner au lieu de se remplacer.
Le piège du déficit en sérotonine
🔴 Débat scientifique — théorie simplifiée contestéeLa dépression n'est pas réductible à un simple manque de sérotonine. La revue parapluie de Moncrieff et al. a fortement remis en question l'idée d'un déficit sérotoninergique global comme explication générale de la dépression.[16] Cette critique ne signifie pas que la sérotonine ne sert à rien, ni que les ISRS reposent sur un mécanisme imaginaire. Elle signifie que le slogan « manque de sérotonine » est trop pauvre pour décrire la réalité.
L'efficacité symptomatique d'une classe de médicaments ne prouve pas que son modèle explicatif populaire soit complet. Inversement, l'absence de biomarqueur simple du « déficit en sérotonine » ne signifie pas absence d'effet biologique des systèmes sérotoninergiques. C'est précisément cette zone intermédiaire qui impose de distinguer mécanisme pharmacologique, hypothèse physiopathologique et bénéfice clinique observé.
Les réponses de Bartova et de Rihmer ont rappelé une nuance importante : certains sous-groupes, certains symptômes et certaines dimensions biologiques peuvent rester liés à la transmission sérotoninergique.[17][18] Les revues sur les inhibiteurs de recapture multiples montrent d'ailleurs que le modèle monoaminergique a surtout évolué vers des réseaux, pas disparu.[12] Le problème n'est pas d'étudier la sérotonine. Le problème est de transformer une hypothèse partielle en explication universelle.
Le 5-HTP souffre de la même confusion. Parce qu'il augmente potentiellement la synthèse de sérotonine, il est parfois présenté comme une réponse directe à une humeur basse. Or les essais cliniques contrôlés sont rares. La revue Cochrane de Shaw et al. ne retenait que deux essais suffisamment exploitables, totalisant 64 patients.[1] Ces essais sont anciens, de petite taille, avec des méthodologies et des critères diagnostiques qui ne correspondent pas aux standards actuels. Un essai ancien dans les troubles anxieux comparait aussi le 5-HTP à la clomipramine, sans fournir le niveau de preuve attendu aujourd'hui.[10] Les travaux historiques par voie intraveineuse, les hypothèses d'association avec ISRS sous interféron et les données TEP ont une valeur mécanistique, pas une validation moderne d'efficacité clinique large.[8][14][15][25]
Une critique plus récente de la théorie sérotoninergique rappelle aussi que le débat porte souvent sur la qualité des marqueurs, les sous-types cliniques et les modèles d'interprétation, pas sur l'existence de la sérotonine comme neuromodulateur.[19]
Inflammation, kynurénine et sous-groupes
🟠 Données émergentes — inflammation et métabolisme du tryptophaneEn contexte inflammatoire, le tryptophane peut être détourné vers la voie kynurénine plutôt que vers la sérotonine. C'est important dans le Covid long, la fibromyalgie et la fatigue chronique, car ajouter du 5-HTP ne corrige pas forcément l'inflammation ou la neuroexcitabilité.
Voir le détail ↓Dans l'inflammation chronique, le tryptophane n'est pas seulement une matière première pour la sérotonine. Il peut être détourné vers la voie kynurénine par les enzymes IDO et TDO. Cette bascule est observée dans plusieurs contextes inflammatoires, dont les états de fatigue, la dépression inflammatoire, certaines arthrites inflammatoires et le Covid long.[4][5][6]
Ce point est crucial pour les personnes avec Covid long, fibromyalgie ou fatigue chronique. Si le problème principal est une activation inflammatoire qui modifie le métabolisme du tryptophane, ajouter du 5-HTP ne revient pas à corriger tout le réseau. Vous contournez TPH, mais vous ne corrigez pas forcément IDO, TDO, le stress oxydatif, la microglie, le tonus autonome ou la balance glutamate/GABA.
Les travaux sur les catabolites du tryptophane dans le Covid long montrent que la question n'est pas seulement « combien de sérotonine », mais quel trajet métabolique domine : kynurénine, quinolinate, kynurénate, 3-HK, NAD, glutamate et GABA.[4][11] Cette lecture reste toutefois exploratoire chez l'humain vivant : il n'existe pas de biomarqueur clinique standardisé permettant de résumer cette boucle, et la variabilité interindividuelle est importante. C'est exactement l'angle approfondi dans l'article myBoussole sur la kynurénine comme marqueur biologique du Covid long.
Quand IDO ou TDO s'activent, le tryptophane part davantage vers la kynurénine. Certains métabolites, comme le kynurénate, peuvent freiner l'excitabilité glutamatergique. D'autres, comme le quinolinate, peuvent activer les récepteurs NMDA et participer à la neuroinflammation. Cette balance QUIN/KYNA, avec 3-HK et le stress oxydatif, fournit une hypothèse mécanistique pour fatigue, brouillard mental et hypersensibilité, mais elle ne constitue pas encore un test clinique validé.
Réactions paradoxales : la sérotonine n'est pas seulement calmante
🟠 Pharmacodynamie complexe — 7 familles et plusieurs sous-typesLa sérotonine peut calmer, activer, contracter, nauséer, moduler la douleur ou modifier le sommeil selon le récepteur touché. Elle agit via sept familles principales de récepteurs 5-HT, comprenant au moins quatorze sous-types majeurs, dont les effets ne vont pas tous dans le même sens. Dire « augmenter la sérotonine » revient donc à dire beaucoup et presque rien à la fois.
Le récepteur 5-HT1A est souvent associé à des effets anxiolytiques lorsqu'il est modulé dans certains circuits. Les récepteurs 5-HT2A et 5-HT2C peuvent participer à l'activation, à l'agitation ou à des effets sur la dopamine. Le récepteur 5-HT3, canal ionique périphérique et central, est impliqué dans les nausées et certains troubles digestifs.
C'est une raison plausible pour laquelle certaines personnes ressentent, après 5-HTP ou ISRS, non pas une détente mais une activation : agitation, insomnie, tachycardie, rêves intenses, tension interne. Ces réactions ne prouvent pas que la molécule est dangereuse pour tous. Elles prouvent que la sérotonine n'est pas un anxiolytique linéaire.[2]
Dans certains réseaux corticaux, l'activation 5-HT2A peut moduler indirectement certaines transmissions glutamatergiques. L'effet dépend de la région cérébrale, du type neuronal, du timing et des autres récepteurs impliqués. Chez une personne déjà en surcharge sensorielle, hypervigilance ou dysautonomie, un signal sérotoninergique supplémentaire peut donc être vécu comme une accélération plutôt qu'un apaisement.
5-HTP + ISRS : une combinaison à risque
🔴 Sécurité patient — cas cliniques publiésLe risque principal apparaît quand le 5-HTP est ajouté à un médicament sérotoninergique comme un ISRS, un IRSN, un IMAO, le tramadol, un triptan ou le linézolide. Cette combinaison peut augmenter la charge sérotoninergique.
Voir le détail ↓Associer 5-HTP et ISRS revient à augmenter la synthèse en amont tout en freinant la recapture en aval. Cette double charge sérotoninergique n'a pas de dose de sécurité universelle établie en automédication. Le risque dépend du médicament, de la dose, de la demi-vie, du terrain, des autres traitements et parfois du métabolisme CYP.
Le syndrome sérotoninergique est surtout décrit avec des combinaisons : ISRS ou IRSN avec IMAO, tramadol, triptans, linézolide, lithium, MDMA, millepertuis ou précurseurs sérotoninergiques. Un cas publié décrit un syndrome sérotoninergique avec linézolide et 5-HTP.[20] Un autre cas rapporte un épisode maniaque avec 5-HTP associé à un IMAO.[21] Le risque absolu lié à l'association 5-HTP + ISRS reste difficile à quantifier et semble nettement moins documenté que celui de certaines associations fortement sérotoninergiques, comme ISRS + IMAO.
Les risques historiques de contaminants dans certains produits de 5-HTP, discutés notamment autour de l'EMS et du « peak X », rappellent aussi qu'un complément n'est pas seulement une molécule : c'est une chaîne de production, une qualité analytique, une dose et un contexte d'usage.[22][13]
① Médicaments sérotoninergiques — ISRS, IRSN, IMAO, tramadol, triptans, linézolide, lithium et millepertuis augmentent le niveau de vigilance requis.
② Métabolisme et demi-vie — fluoxétine, paroxétine, fluvoxamine, sertraline ou escitalopram n'ont pas les mêmes profils CYP, notamment CYP2D6, CYP2C19 et CYP3A4, ni les mêmes demi-vies d'élimination.
③ Terrain individuel — dysautonomie, antécédents de syncope, agitation sévère, bipolarité ou polymédication imposent un avis professionnel.
La sérotonine peut être transformée en mélatonine, mais cette conversion n'est pas automatique. Le rythme circadien, la lumière, l'inflammation, l'âge et certains médicaments modifient la voie NAT/HIOMT. Le 5-HTP peut donc aider certaines personnes à dormir, tout en provoquant chez d'autres rêves intenses, agitation ou réveils nocturnes.
Le syndrome sérotoninergique : physiopathologie
🔴 Urgence clinique possible — critères de HunterLe syndrome sérotoninergique est une réaction toxique rare mais sérieuse. Il associe souvent tremblements ou clonus, tachycardie ou fièvre, et agitation ou confusion. Ce n'est pas une simple anxiété.
Voir le détail ↓Le syndrome sérotoninergique est une toxicité par excès d'activité sérotoninergique. Il ne s'agit pas d'une simple anxiété, même si l'agitation peut en faire partie. La présentation typique associe trois dimensions : neuromusculaire, autonome et mentale.[2]
Les signes neuromusculaires incluent tremblements, hyperréflexie, clonus, myoclonies ou rigidité. Les signes autonomes incluent tachycardie, sueurs, fièvre, diarrhée, hypertension ou instabilité tensionnelle. Les signes mentaux incluent agitation, confusion, anxiété extrême ou altération de la vigilance. Les critères de Hunter aident à distinguer cette toxicité d'une crise d'angoisse ou d'un effet indésirable banal.
Le 5-HTP seul n'entraîne pas mécaniquement un syndrome sérotoninergique chez tout le monde. Des signaux expérimentaux et toxicologiques rappellent toutefois que l'excès de précurseur peut devenir problématique dans certains contextes neurobiologiques.[9] Le risque devient surtout sérieux lorsqu'il est combiné à d'autres agents sérotoninergiques, à des inhibiteurs enzymatiques ou à des situations de vulnérabilité. L'objectif n'est donc pas de créer une panique pharmacologique, mais d'éviter l'automédication cumulative : ne jamais ajouter un précurseur sérotoninergique à un traitement sérotoninergique sans avis médical ou pharmaceutique.
La triade associe signes neuromusculaires, dysautonomie et modification de l'état mental.
L'absence de personnalisation neurobiologique
🟠 Limites pratiques — marqueurs indirectsNous ne savons pas mesurer simplement la sérotonine cérébrale d'une personne en pratique courante. Les dosages sanguins reflètent surtout la périphérie, notamment les plaquettes et l'intestin. Les dosages urinaires comme le 5-HIAA sont des proxies grossiers et peuvent être faussés par la prise de 5-HTP.[23]
Il n'existe pas non plus, en routine, de phénotypage clinique permettant de savoir si votre TPH, votre AADC, votre voie kynurénine, votre SERT, vos récepteurs 5-HT2A ou votre balance autonome font de vous un bon candidat au 5-HTP. Quelques situations rares de défauts enzymatiques peuvent justifier des stratégies spécialisées, comme le cas rapporté de traitement combiné dans un défaut de TPH, mais ce n'est pas transposable à l'automédication courante.[24]
C'est ici que le suivi longitudinal devient utile. Une mesure isolée dit peu. Un journal structuré des symptômes, du sommeil, de l'énergie, de la fréquence cardiaque, de la VFC et des horaires de prise peut révéler des corrélations temporelles. Ce n'est pas un diagnostic, mais c'est souvent plus exploitable qu'une impression globale reconstruite de mémoire.
La RMSSD et la variabilité de fréquence cardiaque ne mesurent pas la sérotonine. Elles peuvent toutefois refléter, imparfaitement, la balance sympathovagale. Chez les personnes avec dysautonomie, stress chronique ou hypersensibilité neurovégétative, suivre ces tendances peut aider à discuter l'effet réel d'un complément ou d'un médicament avec un professionnel.
Comment raisonner sans raccourci
🟢 Synthèse clinique — prudence pharmacologiqueLe 5-HTP n'est ni une molécule miracle ni un poison par nature. C'est un précurseur pharmacologiquement actif, avec un niveau de preuve clinique limité, des effets individuels variables et des interactions potentiellement sérieuses. Le présenter comme un « ISRS naturel » est doublement trompeur : biologiquement faux et cliniquement dangereux.
La décision pertinente dépend du contexte : symptômes ciblés, traitement en cours, antécédents de mauvaise tolérance aux sérotoninergiques, troubles bipolaires, dysautonomie, polymédication, qualité du produit, dose, durée et suivi. La fiche NutriFact complète du 5-HTP peut servir de repère substance, mais elle ne remplace pas l'analyse pharmacologique d'une association.
Le magnésium, la vitamine B6, le statut inflammatoire, le sommeil et le microbiote peuvent influencer le ressenti global, mais ils ne justifient pas d'empiler des leviers sans stratégie. Pour les cofacteurs, vous pouvez aussi consulter la fiche NutriFact magnésium, en gardant la même logique : un cofacteur n'est utile que dans un terrain où il a du sens.
Ce qui est établi : le 5-HTP est un précurseur direct de la sérotonine, distinct des ISRS par son mécanisme. Les interactions avec les médicaments sérotoninergiques sont pharmacologiquement plausibles et documentées par des cas cliniques. Le syndrome sérotoninergique est une entité clinique réelle, structurée par des critères diagnostiques.
Ce qui reste débattu : les essais cliniques contrôlés sur le 5-HTP sont rares et de petite taille, avec une revue Cochrane ancienne ne retenant que deux essais pour 64 patients. La théorie du déficit sérotoninergique fait l'objet d'un débat scientifique actif. Les cas de syndrome sérotoninergique impliquant 5-HTP sont des case reports, pas des séries prospectives. Niveau de preuve global : modéré à faible pour l'efficacité, plus solide pour la plausibilité pharmacologique des interactions.
| Niveau | Lecture prudente |
|---|---|
| 🟢 Solide | Le 5-HTP est un précurseur. Les ISRS agissent surtout via SERT. Les deux mécanismes ne sont pas équivalents. |
| 🟡 Modéré | L'inflammation peut orienter le tryptophane vers la kynurénine, avec des effets variables selon les métabolites. |
| 🟠 Faible | L'efficacité clinique du 5-HTP dans la dépression ou la fatigue chronique reste mal démontrée. |
| 🔴 Non démontré | Le 5-HTP ne corrige pas un déficit sérotoninergique universel et n'est pas validé comme bénéfice général dans le Covid long. |
Ce qu'il faut retenir
Le 5-HTP n'est pas un ISRS naturel. Il agit comme précurseur de synthèse, en amont de la sérotonine, tandis que les ISRS agissent en aval, au niveau de la recapture synaptique. Ces deux mécanismes peuvent parfois viser une même grande voie biologique, mais ils ne sont ni équivalents, ni interchangeables.
La prudence ne consiste pas à diaboliser le 5-HTP. Elle consiste à reconnaître qu'un complément peut être pharmacologiquement actif, surtout lorsqu'il rencontre un traitement sérotoninergique déjà en place. Dans un contexte de Covid long, fibromyalgie, fatigue chronique ou hypersensibilité neurovégétative, l'enjeu n'est pas de pousser aveuglément la sérotonine, mais de comprendre le réseau qui dysfonctionne.
Augmenter une molécule n'est pas soigner un système.Questions fréquentes
Le 5-HTP peut-il remplacer un antidépresseur ISRS ?
Peut-on prendre du 5-HTP en même temps qu'un ISRS ?
Qu'est-ce que le syndrome sérotoninergique ?
Le 5-HTP est-il efficace contre la dépression ?
Pourquoi certaines personnes se sentent-elles agitées avec le 5-HTP ?
Suivez vos ressentis avec Boussole
Un journal structuré ne remplace pas un avis médical, mais il aide à documenter les effets réels des changements de compléments, de sommeil ou de traitements au fil du temps.
Essayer gratuitementSources
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